| FAUST. |
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Faust est le héros de nombreuses œuvres littéraires et artistiques. LEGENDE. mythologica.frTelles seraient les raisons générales qui expliqueraient la naissance de la légende — laquelle s'est formée. comme il est habituel, par agglutination de thèmes divers. Les humanistes, qui ont été les premiers à parler de Faust, nous le présentent comme un sorcier vantard et sodomite. La piété et la naïveté de Melanchthon et de ses disciples ont fait davantage pour la légende de ce personnage, qui leur est apparu comme un être redoutable, capable d'évoquer, à l'occasion, la belle Hélène de Grèce, lié avec le diable, qui l'a sans doute étranglé. Enfin, en plusieurs endroits d'Allemagne, une légende populaire se développe, qui multiplie les tours et les prodiges du sorcier. En bref, un Panurge germanique, un Till Eulenspiegel savant et suspect. Cette légende s'inscrit en 1587 dans le Volksbuch imprimé par Spies, Historia von D. Johann Faim-(en, qui introduit dans le récit la légende d'Hélène l'Hélène de Homère et l'Hélène de la gnose --venue de l'histoire de Simon le Magicien, et qui entoure ce conglomérat de théologie luthérienne. LEGENDES EN EUROPE. mythologica.frLe Volksbuch de Spies, remanié, complété, traduit, répand la légende en Europe. Elle était arrivée très tôt en Angleterre, où elle est transfigurée par la rencontre de Faust avec Christopher Marlowe. La pièce de Marlowe, dont le texte a été fâcheusement altéré, a dû être composée aux environs de 1589; la première représentation attestée est de 1594. L'élisabéthain s'est retrouvé dans Faust; avec lui, la sévérité luthérienne fait place à cet individualisme audacieux qui est une composante du mythe : homosexuel, athée et enclin au blasphème, ambitieux et savant, Marlowe crée un Faust sceptique et irréligieux. Le monologue initial, où Faust juge les sciences, sonde leur profondeur et s'impatiente de leurs limites, transforme la légende du sorcier en drame de la connaissance; le recours à la magie étant justifié par l'espoir de l'omnipotence, la légende devient le drame du surhomme, la tragédie des limites. The Tragical History of Doctor Faustus raconte le pacte avec Méphistophélès, que Marlowe rend moins démoniaque et qu'il montre même accessible à quelque remords, les voyages de Faust à travers l'Europe, jusqu'à Rome, et, en des vers admirables, l'évocation d'Hélène; puis Faust, qui se repent en vain, est entraîné par les démons.LEGENDE. mythologica.frAux XVIIe et XVIIIe siècle, l'histoire de Faust, comme celle de Don Juan, fait les délices du théâtre forain, de la Haupt- und Staatsaktion, puis du théâtre de marionnettes (le Puppenspie). Ces pièces dérivent de celles de Marlowe et font la part belle aux clowneries anglaises ainsi qu'au spectacle à l'italienne, avec musique et feux d'artifice. Les comédiens anglais n'ont' d'ailleurs pas dédaigné In Vie et la mort du docteur Faustus, qu'en 1684 l'acteur William Mountfort met en farce, avec Arlequin et Scaramouche. Il conviendrait aussi de signaler ce beau témoignage de la vitalité de la légende qu'est le portrait de Faust dans son cabinet par Rembrandt. Un autre témoignage est fourni par le comte Antoine Hamilton, Irlandais qui écrivait en français et qui, vers 1700, s'est amusé à un conte satirique, l'Enchanteur Faustus : devant la reine Elisabeth, dont la vanité féminine fait le comique du récit, l'enchanteur évoque les beautés les plus fameuses, en tête desquelles vient Hélène de Troie. C'est Lessing qui, de nouveau, va prendre Faust au sérieux, heureux de montrer que les légendes indigènes et le théâtre populaire allemand recèlent plus de ressources que la tragédie française. Un fragment, inséré dans la XVIIe Lettre sur la littérature, tout en s'inspirant du drame forain, dépeint un Faust rationaliste et moraliste, digne de l'Aufklärung. Lessing a songé aussi à une pièce sans diablerie, une «comédie sérieuse» dans le genre du Marchand de Londres. Le Faust de Lessing ne sera pas damné : l'ambition du savoir est légitime. Le Johann Faust du dramaturge viennois Paul Weidmann (1744-1801) est, luiaussi, sauvé par l'archange Ithuriel, qui le protège de Méphistophélès; l'épouse de ce Faust bourgeois s'appelle Hélène, et c'est à sa passion conjugale qu'on doit le peu de drame qui anime la pièce. A l'opposé, avec le Sturm und Drang, Faust prend des dimensions titaniques. C'est un révolté aux ambitions surhumaines que le peintre Friedrich Müller (1749-1825) a voulu camper, en 1778, dans son Fausts Leben dramatisiert; plus tard, converti au catholicisme, Male Müller promettra le salut à FaustDans le Faust romain de 1808, la pure Lenchen, qui a été séduite et abandonnée par Faust, intercède pour lui au ciel, avec la Vierge Marie. Plus vigoureux est le roman de F. M. Klinger, Fausts Leben, Taten und Hollenfahrt (1791), qu'il faudrait ranger dans la zone d'influence de J.-J. Rousseau. Faust, inventeur de l'imprimerie, par confusion avec Fust, est un génie malheureux, à la sensibilité trop ardente, à l'imagination fou gueuse, qui se révolte contre l'ordre établi; c'est la société, qu'il apprend à connaître en compagnie de Méphistophélès, qui l'a corrompu, lui bon et pur à l'origine, et condamné à l'éternel supplice de la solitude et du doute. En infusant tour à tour à la vieille légende leur idéologie propre, l'Aufklärung et le Sturm und Drang préparaient le traitement symbolique qui permettra à Goethe de faire de la légende de Faust un mythe philosophique et, peut-être, le mythe philosophique par excellence — die absolute philosophische Tragédie, selon Hegel (Leçons d'esthétique, 3e partie). GOETHE. mythologica.frFaust a occupé Goethe sa vie durant. Le Faust primitif, l'Urfaust, remonte à 1773; publié en 1887, il est imprégné par l'angoisse de la jeunesse. Goethe fait paraître en 1790 Faust, ein Fragment, puis en 1808. Faust, eine Tragédie, qui reprend les versions antérieures, en les corrigeant dans le sens de l'espoir. L'Urfaust s'achevait sur la condamnation de Marguerite; maintenant, au sarcasme de Méphisto : Sie ist gerichtet (« Elle est jugée »), réplique la voix céleste qui proclame : lst gerettet! (« Elle est sauvée!»). Avec cet épisode de Marguerite, séduite, abandonnée, infanticide, expiant dans l'égarement et le repentir, le drame philosophique s'humanise; Faust, comme Goethe lui-même, est un être complexe, que la multiplicité de ses contradictions vouait à la synthèse sublime. Contemplatif attiré par l'action, savant austère captivé par la jeunesse et l'amour, aspirant ä la mort et sans cesse reconquis par la vie, il demande tour ä tour à un Méphistophélès un peu dépassé de satisfaire le Wissensdrang (aspiration au savoir), le Schaffensdrang (ambition de créer) et le Lebensdrang (appétit de vivre), qui font l'homme intégral; Marguerite y ajoute le malheur et la faute, avec le don unique de la pureté première. Cette vision de Faust, image de l'humanité en quête, nourrit le vaste drame symbolique du second Faust, auquel Goethe a travaillé depuis longtemps et qui est le chef-d'œuvre de sa vieillesse — mis au net pour son quatre-vingt-deuxième anniversaire, le 28 août 1831. Cette œuvre de la vieillesse est celle de la synthèse et de la sérénité. Régénéré par la nature, Faust connaîtra désormais une existence chargée d'actions et d'œuvres. une vie politique, que la quête d'Hélène, évoquée des Enfers après la descente auprès des Mères primitives, transforme en conquête de la Beauté et qui s'achève par les grandes entreprises du magicien devenu ingénieur, colonisant, transformant et fécondant la nature. Ayant ainsi vécu d'une vie complète, Faust meurt dans le salut apporté par l'Eternel féminin (dus ewig Weibliche), qu'incarnent Marguerite, Hélène et la Vierge Marie, et qui correspond à la Sophia des gnostiques et du philosophe inconnu Louis Claude de Saint-Martin (1743-1803). Cette influence et celle de Jakob Böhme sont sensibles dans ce drame immense, où il faudrait encore étudier les symbolismes de l'Homunculus et d'Euphorion, le fils de Faust et d'Hélène. Le mythe est tout entier animé par cet énergique mouvement de conquête de la lumière, qui est comme l'âme même de Goethe. Tout différent est le Faust romantique, tel celui de Chamisso (1803), désespéré par la philosophie kantienne, qui interdit tout accès à la vérité essentielle, et en proie au désir du néant. Aussi sombre et, en quelque sorte, byronien sera le Faust de Lenau, paru en 1835 et complété en 1840; Méphisto explique que la vie est indifféremment naissance et mort. amour et haine; Faust parcourt donc le cycle implacable et absurde, rêve confus où l'individu passe comme une ombre. On sait que Lenau a écrit aussi un Don Juan; les deux légendes tendent alors à se rejoindre dans l'ouvrage de N. Vogt et surtout dans le Don Juan et Faust de Crabbe. Abondamment illustrée, avec des fortunes assez médiocres, par Klingemann (1777-1831), Karl von Holtei (1798. 1880). etc., la légende a encore tenté Heine. qui. en 1847, en fait l'argument d'un ballet, Der Doktor Faust, ein Tanzpoem, puis va dégénérant à travers des œuvres multiples. Hors d'Allemagne, l'œuvre de Goethe a suggéré à Pouchkine une Nouvelle Scène entre Faust et Méphistophélès (1826), où l'on voit Faust en proie au mal russe, celui d'Oblomov, l'ennui. En France, elle bénéficie de la traduction de Gérard de Nerval et inspire peintres et lithographes tels que Delacroix Méphistophélès apparaissant au docteur Faust. Méphisto : Pourquoi tout ce vacarme? Que demande Monsieur? Qu'y tut-il pour son service? et Ary Scheffer. Au Danemark, Kierkegaard médite sur Faust, le douteur, dans Crainte et tremblement, et, en Espagne, Juan Valera, fin connaisseur de Goethe, s'amuse, en 1875, à un satirique Doctor Faustino. On pourrait citer encore la parodie de Friedrich Theodor Vischer, qui a imaginé un troisième Faust, tout burlesque. A vrai dire, c'est à la musique que la légende doit alors ses bonheurs les plus éclatants, et la faveur dont elle jouit dans le grand public, avec Robert Schumann (Szeren aus Goethes Faust, 1844-1853) Berlioz (lu Damnation de Faust, 1846) et même Gounod (Faust, 1859) et l'Italien Boito (Mefistofele, 1868). Au XX siècle, Faust demeure présent avec la pièce assez originale de Ferdinand Avenarius (1856-1923) qui retrace la rédemption (1919); en 1953, l'écrivain belge Marcel Thiry, dans Juste ou la Quête d'Hélène, raconte l'histoire d'un fils de Faust et d'Hélène; citons encore le film de René Clair la Beauté du diable (1949) et le film de Claude Autant-Lara Marguerite de la nuit (1955). Mais, surtout, la légende de Faust a inspiré trois œuvres fort originales. Il n'est pas étonnant que cette figure du Penseur, cet emblème de la Puissance de la pensée, ait intéressé Paul Valéry, qui écrit les « ébauches » de Mon Faust en 1940; ces textes paraîtront de 1941 à 1945, quelques fragments étant publiés plus tard. La première partie s'intitule Lust, la demoiselle de cristal, comédie; le dernier acte manque; les trois premiers sont remarquables par leur ton ironique, parodique et persifleur. Méphistophélès est particulièrement malmené : cet esprit est un être trop simple, tout d'une pièce, grossièrement essentiel, et la distinction du Bien et du Mal manque par trop de subtilité. Pourtant, c'est peut-être lui qui mène le jeu : Faust, revenu de tout et de lui-même, se laisse tenter par l'existence et Méphisto n'est rien d'autre que l'existence et la force des choses. Cette séduction de la vie a revêtu la forme de la secrétaire de Faust, la jolie Lust, qui, toute transparente qu'elle soit, déconcerte, elle aussi, le démon, sans puissance devant la tendresse et ses nuances. Nous ne saurons pas s'il réussira à la détourner de Faust, qu'elle aime, pour la jeter dans les bras du disciple. Bien différente est la seconde partie, le Solitaire ou les Malédictions d'Univers, féerie dramatique. Elle achève de ruiner toute prétention à faire de l'esprit une idole. Au plus haut du monde, où Méphistophélès n'a pu le suivre, Faust rencontre le Solitaire, effrayant génie de la négation, qui dissout toute réalité dans la diversité infinie et proclame la supériorité dernière du non-être. Il précipite Faust dans l'abîme; mais le héros est recueilli par les fées, qui le raniment et lui proposent de vivre à nouveau; à son tour, Faust refuse l'existence, excédé qu'il est « d'être une créature »; son dernier et son premier mot aura été non. Cette contradiction entre la douceur de vivre, le paganisme heureux. que suggère la première partie, et ce refus du défaut d'être cette illusion et cette faiblesse —, qu'affirme la seconde partie, a nourri toute la pensée et l'œuvre de Valéry. Le grand roman de Thomas Mann qui s'intitule Doktor Faustus raconte la vie du compositeur allemand Adrian Leverkühn, qui, ressemblant à la fois ä Faust et à Nietzsche, incarne en 1947 le génie allemand et son malheur. Le musicien subit, comme l'a fait la pensée allemande, la tentation de la surhumanité, qui est démoniaque, le démon étant le seul inspirateur, le « vrai seigneur de l'enthousiasme», l'être du feu et de la glace, des extrêmes créateurs. L'amour de la Française, Marie Godeau, entraînerait bien Adrian du côté de l'humanité, mais le musicien s'en écarte, perd son neveu et compose son chef-d'œuvre, le Chant de douleur du Dr Faustus. A l'âge de quatre-vingts ans, en 1930, Adrian Leverkühn confesse à ses amis son pacte avec le démon et sombre dans la folie; il meurt en 1940, symbole de l'Allemagne qui s'est livrée à Hitler. Avec Goethe et Thomas Mann, Faust aura incarné les sommets et les abîmes de l'Allemagne. Votre Faust, « fantaisie variable, genre opéra », de Henri Pousseur et Michel Butor, constitue le dernier et, par là, le plus original avatar de la légende, prise ici comme prétexte à variations structurales sur des « citations ». C'est, nous disent les auteurs, une œuvre à l'intérieur de laquelle on peut effectuer des parcours différents, avec des éléments qui glissent les uns par rapport aux autres, de sorte que le public non seulement voit une version, mais aussi aperçoit en perspective «la façon dont d'autres versions sont possibles ». Le public est appelé à intervenir pour décider quelle version lui sera donnée parmi les quatre versions possibles. Cette œuvre essentiellement « mobile » consiste en un jeu de « citations », de Gluck (Orphée) et de Mozart (Don Giovanni) à l'atonal et au dodécaphonique; quant au texte, il est en plusieurs langues et emprunte à la traduction de Nerval, à Goethe, à Marlowe, etc., le spectacle lui-même étant un condensé du spectacle de marionnettes en vogue au XVIIIe s. Jumeau du mythe de Don Juan, en tant que mythe de la créature transgressant les interdits et franchissant les limites, Faust constitue en outre un mythe national, celui de l'Allemagne, comme Don Quichotte est celui de l'Espagne. A la différence du thème de Don Juan, le thème de Faust, comme celui de Don Quichotte encore, a été, en quelque mesure, accaparé par le génie d'un écrivain qui en a fait son mythe personnel. Inséparable de Goethe et de l'Allemagne, Faust l'est aussi de la philosophie. Mythe philosophique, se nourrit-il de ce sémantisme primordial sans lequel le mythe n'est qu'allégorie et que l'analyse d'Otto Rank aide à apercevoir à l'origine du mythe de Don Juan? Sans doute, et entre la terreur qui suit le blasphème chez Marlowe, la sérénité lentement conquise chez Goethe, l'ironie gaiement amère de Valéry se joue, dans les contradictions assumées, le drame très antique et rendu moderne d'un Prométhée intelligent et critique. BIBLIOGRAPHIE. mythologica.fr
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